Voyages de mémoire
Sur les pas des déportés, 80 ans après la libération du camp de Flossenbürg.
80 ans de la Libération.
Du 8 au 12 mai 2025, l’association a organisé un pèlerinage mémoriel pour commémorer le 80ᵉ anniversaire de la libération du camp de Flossenbürg.
Une délégation de 80 personnes — descendants de déportés et étudiants — a parcouru les lieux de mémoire en Allemagne, de Nuremberg à Flossenbürg, en passant par le Kommando d’Hersbruck.
Programme jour par jour et carte des lieux visités.
Vol Paris / Munich, puis transfert vers Nuremberg.
Visite de la ville « nazie » en commençant par « Le champ Zeppelin » d’où Hitler haranguait la foule, puis direction vers le Colisée, haut de 39 mètres, devenu une ruine. Après le déjeuner, notre visite s’est poursuivie au sein de la vieille ville, avant d’entrer dans le Tribunal où s’est tenu le procès des dirigeants nazis et d’arpenter le musée attenant.
Cérémonie devant la statue « Sans nom » de Vittore Bocchetta, sculpteur italien, déporté à Flossenbürg et transféré à Hersbruck, en présence du maire de la ville et d’un professeur de français, habitant d’Hersbruck.
Puis recueillement dans une clairière, devant une stèle rappelant que 200 corps de déportés y ont été brûlés.
Après le déjeuner, arrêt à Happurg, au pied de la colline, puis marche sur les pas des déportés qui ont creusé les galeries, afin d’y cacher les constructions de matériel aéronautique.
Traversée du camp, descente vers la vallée de la mort, en passant devant le four crématoire, jusqu’à la Pyramide des Cendres où plusieurs textes et témoignages ont été lus en hommage aux déportés morts pour la France. Recueillement et chants devant les stèles française, belge et espagnole.
Puis direction la chapelle du camp où Frère Thierry Hubert et le curé de Flossenbürg nous attendaient pour une messe émouvante, accompagnée par les chants de la chorale paroissiale.
Plusieurs pèlerins ont ensuite témoigné devant la caméra d’une équipe de France 2, dont le reportage est visible un peu plus loin.
L’après-midi, chacun a pu choisir de visiter le musée du camp ou la carrière où de nombreux déportés sont morts d’épuisement ou de sévices relevant d’une « créativité cruelle ».
Vol retour Nuremberg / Paris.
Articles et textes lus lors des cérémonies.
Poèmes de Robert Desnos
Poèmes de Robert Desnos
Sélection de poèmes lus lors de la cérémonie.
Homélie
Homélie
« Mes brebis, personne ne les arrachera de ma main. » Cette promesse de Jésus, que nous venons d’entendre, est forte, mais nous plonge dans un désarroi. Face à l’histoire, la grande mais aussi celle de nos histoires personnelles, la tragédie balaye cette espérance. Où es-tu, donc, Jésus ? Qu’as-tu fait de ta parole ?
Nous sommes ici, Frères et sœurs, chers amis, des mendiants de la foi, et de l’espérance. Nous sommes ici, pour nous-mêmes et avec nos familles et nos morts. Nous sommes ici, porteurs de toutes les victimes et leurs familles, d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et de tous les conflits.
Mendiants de la foi !
Peut-être avez-vous vu le biopic sur le cardinal Jean-Marie Aaron Lustiger, « le métis de Dieu » ; l’archevêque de Paris était très proche de Jean-Paul II. La situation se tend quand celui-ci désire implanter un monastère de moniales à Auschwitz. Devant la forte polémique, il y a ce dialogue entre les deux hommes, dans une sorte de paroxysme : « À Auschwitz, lui crie le cardinal Lustiger, je n’ai pu ni prononcer le dieu d’Israël, Adonaï, ni le dieu de Jésus-Christ. Je n’ai pu que crier le prénom de ma mère, Gisèle, gazée en ce camp au nom de la solution finale. »
Devant le silence de Dieu, et combien même il n’aurait été qu’apparent, devant l’ignominie de la barbarie, notre foi, si forte dans la jubilation, vacille et le sol se dérobe. Un vertige existentiel nous prend aux tripes. Viscéralement. Et souvent nous laisse sans voix, muet. « Comme un agneau que l’on mène à l’abattoir » pour citer le prophète Isaïe. Nous errons, à la recherche du visage de Dieu.
Mendiants de l’Espérance :
Il me revient ici les mots du poète, Baudelaire, appris sur les bancs du lycée. Bien avant ces années de tragédie, dans une dimension certes plus personnelle, il nous donnait déjà les mots :
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle (…)
Quand la terre est changée en un cachot humide, (…)
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ; (…)
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux, (…)
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
(…) l’Espoir, Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Sur cette terre désolée, image contemporaine d’une litanie de hurlements de souffrance, notre cœur et notre tête s’affolent. Où trouver le ressort pour apprendre à sourire, à lever la tête, à nous tourner vers la lumière ? Nous sommes comme des brebis sans berger, abandonnées de leur berger. Car quand la foi s’affadit, l’espérance aussi s’effrite.
Alors peut-être nous reste-t-il l’amour. Saint Paul, dans sa lettre aux Romains, nous le dit : « De la foi, de l’espérance et de l’amour, la plus importante de ces vertus est l’amour. » Car au ciel, seule la charité, l’amour, demeure.
Acteurs de la charité et de l’amour
Je voudrais juste ici reprendre quelques mots que nous a dits Emmanuelle, devant la pyramide des cendres : « Ces petits actes de fraternité qui paraissent dérisoires ont permis de soutenir le moral et le physique des plus faibles : partager un morceau de sucre, une soupe supplémentaire, soutenir celui qui tombe, protéger les plus jeunes ou les plus épuisés. » La mise en acte des principes évangéliques, du don de soi, de sa vie, jusqu’au bout.
Parce que par nature Dieu n’est qu’amour, c’est uniquement par l’amour que nous pouvons réactiver et notre foi et notre espérance. C’est parce que nous nous laissons toucher par l’amour que nous devenons capables de foi et de confiance, capables d’espérance, c’est-à-dire d’oser ouvrir un avenir et de construire des ponts plutôt que des murs. Aimons, aimez !
En décembre 1944, suite au coup d’État manqué contre Hitler, le pasteur Dietrich Bonhoeffer, incarcéré par la Gestapo, écrit ces vers d’espérance contre toute espérance. Il sera tué ici, dans ce camp, le 9 avril 1945.
Environnés de force merveilleuse,
Nous attendons en paix ce qui viendra,
Car, avec Dieu, c’est une année heureuse,
Un temps nouveau qui pour nous s’ouvrira.Von guten Mächten wunderbar geborgen
erwarten wir getrost, was kommen mag.
Gott ist mit uns am Abend und am Morgen
und ganz gewiss an jedem neuen Tag.
Évidemment, l’actualité nous fait penser tout de suite, depuis le balcon de la loggia du Vatican à Rome, aux premiers mots du nouveau pape Léon XIV : « Que la paix soit avec vous ! Je voudrais que ce salut de paix pénètre votre cœur, et rejoigne nos familles et toutes les personnes, où qu’elles soient, tous les peuples, toute la terre. La paix soit avec vous ! »
Frères et sœurs, chers amis, nous sommes réunis ce matin, catholiques ou protestants, allemands ou français, croyant au Ciel ou n’y croyant pas. L’Histoire nous a souvent séparés, nous plaçant même en ennemis.
Frères et sœurs, chers amis, la paix soit avec vous !
Hommages aux déportés dont les familles sont présentes au pèlerinage
Hommages aux déportés dont les familles sont présentes au pèlerinage
Lors de la cérémonie, le nom de chaque déporté dont la famille était présente au pèlerinage a été lu, accompagné de son parcours.
Famille PISSARDY / LARTIGUE : André BARSALERE – Matricule 9439
Arrêté pour fait de résistance dans le réseau mithridate le 16 janvier 1944. – Il part en déportation depuis Compiègne dans le convoi dit « convoi des Tatoués ». Arrive à Auschwitch le 30 avril, Buchenwald le 14 mai, et Flossenbürg le 24 mai 1944. Transféré à : Hersbruck le 24 mai 1944. Il décédera le 8 novembre 1944.Il avait 33 ans.
Famille FRANCESHI – Camille BOULA DE MAREUIL – Matricule 9398
Membre du réseau de résistance « Ceux de la libération » il est arrêté le 28 décembre 1943 à Épernay. Prison de Chalons sur marne puis Compiègne et le convoi des Tatoués. A son arrivée à Flossenbürg il est affecté au Kommando de Floha. Le Kommando est évacué le 14 avril 1945 par les routes de la mort. Il décédera d’épuisement le 26 avril 1945. Il avait 31 ans.
Famille CADOT / RIOU : Maurice CADOT – Matricule 9521
Arrêté pour faits de résistance dans la région de Rouen le 10 décembre 1943 – Chef de groupe mouvement « JUPITER ». Départ en déportation de Compiègne par le convoi du 27 avril 1944 dit « convoi des Tatoués ». Auschwitz, Buchenwald et Flossenbürg. Envoyé le 13 juin 1944 à Hersbruck. En septembre 1944, épuisé et malade il sera renvoyé à Flossenbürg pour y décéder le 21 novembre 1944. Il avait 34 ans, marié et 2 enfants.
Famille CAILLE – Roger CAILLE – Matricule 9514
Arrêté le 1er mars 1944 pour faits de résistance il sera déporté par le convoi des Tatoués. Arrivé à Flossenbürg il sera transféré le 15 juin 1944 à Hersbruck. Évacué par les allemands sur les routes de la mort vers Dachau, il sera libéré le 29 avril 1945. Il avait 22 ans.
Famille DOUCHET SIMEONI – Achille CARREAUX – Matricule 86363
Le grand-père maternel de Mme DOUCHET SIMEONI était receveur des postes à Lille. Engagé dans la résistance dans le réseau « COLLE PTT » il est arrêté sur son lieu de travail le 10 mai 1944. Après 9 mois de prison en France, Belgique et Allemagne il sera déporté à Flossenbürg dans un état de grande fatigue le 8 mars 1945. Il décédera le 4 avril 1945 emporté par la dysenterie. Il avait 45 ans, marié et 4 enfants.
Famille CLISSON – Maurice CLISSON – Matricule 6759
Maurice CLISSON, chef de groupe du réseau Century a été arrêté le 9 août 1943. Torturé sauvagement il sera déporté et affecté au Kommando de Hradischko dépendant de Flossenbürg le 4 mars 1944. Il a été exécuté le 11 avril 1945 à Hradischko. Il était chef d’entreprise, marié et père de 4 enfants. Il avait 44 ans.
Famille COUTHIER – Bernard COUTHIER – Matricule 9494
Bernard et Xavier COUTHIER sont arrêtés pour faits de résistance près de Dijon. Transférés à Compiègne ils seront déportés par le convoi dit « convoi des Tatoués » le 27 avril 1944. Auschwitz, Buchenwald, Flossenbürg où ils arriveront le 25 mai 1944. Bernard décédera au revier le 27 décembre 1944. Xavier très malade sera embarqué dans un convoi vers Bergen-Belsen, il décèdera pendant le transfert le 9 octobre 1944. Bernard avait 34 ans marié et 4 enfants. Xavier avait 22 ans.
Famille DRAGON : René DRAGON – Matricule 20613
Arrêté le 8 mai 1944 à coté de Rouen pour fait de résistance. Il appartenait au mouvement « RESISTANCE et COMITE DE LIBERATION ». Part en déportation pour le camp de Dachau le 2 juillet 1944 dans le train dit de la mort (565 victimes sur 2152 hommes pendant le trajet due à la chaleur et au manque d’eau). Transféré à Hersbruck le 25 aout 1944. Il y décède le 25 septembre 1944. Il avait 58 ans.
Famille SPRONI – René et Georges GABARD – Matricules 9709 et 9708
Membres du maquis, Ils sont arrêtés pour faits de résistance à Vichy par la police française et transférés à Compiègne. Ils partent en déportation le 28 avril 1944 par le convoi des Tatoués. Auschwitz, Buchenwald et Flossenbürg, où ils arrivent le 25 mai 1944. René décédera d’épuisement le 8 février 1945.
Son frère Georges sera évacué du camp de Flossenbürg sur les routes de la mort et libéré par les américains le 23 avril 1945 à proximité du village de Cham.
Ils avaient 26 et 28 ans.
Famille COLMET DAAGE – Jean HOPPENOT – Matricule 9804
Chef militaire dans son département de l’armée secrète, il est arrêté le 5 février 1944 et sera incarcéré et torturé dans la prison de Troyes. Il sera transféré à Compiègne et déporté par le convoi dit des Tatoués du 27 avril 1944. Affecté à la carrière il est blessé d’un coup de pioche par un kapo. Atteint d’un phlegmon il décédera au revier le 15 novembre 1944. Il avait 50 ans.
Famille KAREL – Jaroslav KAREL – Matricule 45834
Il est arrêté le 9 février 1943 pour présomption d’activité communiste. Il est déporté au camp de Sachsenhausen puis Flossenbürg. Il décèdera le 4 mars 1945. Il avait 28 ans.
Famille PIRON KERAUTRET – Marcel KERAUTRET- Matricule 6873
Il est arrêté pour faits de résistance en région parisienne le 10 novembre 1943. Incarcéré à Romainville puis Compiègne, il sera déporté le 22 janvier 1944 pour Buchenwald et Flossenbürg où il arrivera le 24 février 1944. Il décédera le 23 mars 1944. Il avait 48 ans.
Mr PIRON (2ème grand père de Jean Marc) décédera à Mauthausen.
Famille CASSAIGNE – Jean LANEZ – Matricule 9944
Résistant depuis juillet 1943 il est arrêté le 12 janvier 1944 par la gestapo. Après 3 mois d’emprisonnement puis Compiègne, il partira par le convoi des Tatoués du 27 avril 1944. À son arrivée à Flossenbürg il sera affecté au Kommando de Mulsen. Il décédera le 15 janvier 1945 à Flossenbürg de maladie.
Famille HUBERT – René MAUGER – Matricule 40094
Arrêté le 14 octobre 1944 pour sabotage et transmission de documents il est déporté à Flossenbürg puis au Kommando de Leitmeritz. Il est libéré par les russes le 8 mai 1945. Il avait 28 ans.
Famille MICHELIN – Jacques et Marguerite MICHELIN – Matricules 6928 et 52612
Jacques est arrêté le 2 juillet 1943 pour avoir aidé son frère à partir en Angleterre. Déporté à Flossenbürg le 25 février 1944 et affecté au revier où il jouera un rôle important en tant que médecin pour soulager la vie des autres déportés malades. Libéré le 6 mai 1945. Il avait 28 ans.
Marguerite est arrêtée pour avoir hébergé des réfractaires et des résistants. Déportée au Kommando d’Holleischein le 30 septembre 1944 elle sera libérée par les polonais le 5 mai 1945. Elle avait 51 ans et 9 enfants.
Famille SEMPERE : Pierre PARISOT – Matricule 21059
Membre du réseau « BUCHMASTER », il est arrêté pour faits de résistance le 13 juin 1944 à Grenade sur Adour. Il arrive au camp de Dachau le 7 juillet 1944 et sera transféré au kommando d’Hersbruck le 25 août 1944. Il est renvoyé à Flossenbürg ou il décédera le 17 janvier 1945. Il avait 31 ans.
Famille CARON/PAPON/LAPEYRE/CASSAIGNE/BARBARE/MOOR/DELISSNYDER – Abbé POUTRAIN – Matricule 10115
Arrêté le 13 novembre 1944 pour avoir hébergé des réfractaires et des résistants il est déporté par le convoi des Tatoués et affecté au Kommando de Janovitch le 27 juillet 1944. Il est rapatrié après les routes de la mort le 24 mai 1945. Il avait 48 ans.
Témoignages de déportés lus par les étudiants
Témoignages de déportés lus par les étudiants
Témoignage du déporté Jacques Michelin
« L’arrivée au camp de Flossenburg en plein hiver marque un point de bascule dans la brutalité et la violence, absurde et systématique. Jeune médecin, Jacques Michelin évoque la folie pour qualifier ceux qui ont perdu toute humanité »
Témoignage du déporté Édouard Bojoly
Edouard Bojoly relate la macabre mise en scène de leurs gardiens, le soir de Noël 1944. Ce récit, rapporté par plusieurs survivants, nous glace et nous met face à la perversité du mal.
Témoignage du déporté Vittore Bocchetta – artiste sculpteur
Artiste sculpteur italien, Vittore Bochetta, âgé de 26 ans, fut déporté en septembre 1944 et intégré au Kommando d’Hersbrück. Il sera libéré par les Américains après les marches de la mort, en mai 1945. Son récit nous interroge sur le devoir de mémoire. A quoi bon puisque « rien de ce qui s’est produit ne peut être effacé » ? Pis, l’expérience, une fois abondamment décrite et archivée ne pourrait-elle être « recyclée » par d’autres ?
Témoignage d’un déporté Allemand (pour avoir tenu des propos anti-nazis)
« Ce qui m’a tout de suite le plus effrayé, c’est que les kapos du camp qui étaient chargés de nous surveiller portaient tous un triangle vert ce qui signifiait qu’ils étaient des criminels de droit commun. »
Témoignage du déporté Roger Caillé
Roger Caillé Mat : 9514 arrive à Flossenbürg, kommando d’Hersbrück à l’aube de ses 20ans. Sous les coups de matraque il construit les baraques, la ligne de chemin de fer et les gares d’Hersbrück et de Pommelsbrunn pour finir dans les galeries de la mine d’Happurg poussant les wagonnets. En équipe, il devait travailler 14 h sans compter les appels nocturnes, les brimades et les coups et en étant sous- alimenté d’une « soupe » d’épluchures. À bout de force, il décide de se mutiler un doigt pour soulager son calvaire et se porter malade.
Témoignage du déporté Polonais Alfred Nerlich
« Dans la mine, les déportés au pas de course, devaient percer, ramasser, remplir, pousser les wagonnets qui, parfois, sous leur propre poids s’emballaient et déraillaient en emportant ces malheureux vers la mort, que leurs compagnons devaient ramener au camp, pour qu’à l’appel, le compte tombe juste….tout sortant devait rentrer même mort… »
Témoignage d’un enfant du village d’Hersbruck interviewé après la libération
« Sur la place d’appel du camp, il y a eu durant les années 44/45 au moins 12 prisonniers qui ont été pendus. Les pendaisons étaient ordonnées par les services de sécurité de Berlin et un membre de la gestapo de Nuremberg veillait à l’exécution. Les certificats de décès portaient la mention « défaillance cardiaque »
Nous, les enfants du village, tendions le cou, derrière les barbelés, pour voir ce qui se passait. »
Témoignage d’un déporté Italien au Kommando d’hersbruck
« L’air dans les galeries est difficilement respirable car il est chargé de gaz carbonique et de poussière de sable. Le bruit des pics qui entament la roche, des wagonnets qui roulent se mélangent aux cris des kapos et au tonnerre des explosions »
Témoignage d’Elisabeth Schmidt, habitante d’Hersbruck
« J’étais avec mon cousin à la barrière du jardin et nous pouvions observer : certains étaient trainés par les autres, ils étaient inconscients, ils n’en pouvaient plus. Parfois un de ceux qui marchaient tombait ; il était alors brutalement tapé, il recevait des coups de crosse de fusil par les gardiens mais ses camarades arrivaient tout de suite et le trainaient vite. »
Témoignage d’une autre habitante d’Hersbruck
C’étaient vraiment des pauvres gens, c’était bien triste, il faut bien le dire. Ils avaient l’air totalement affamés mais on ne pouvait rien leur donner car si on nous avait vu, on aurait été fusillé.
Divers témoignages sur les crémations à Hersbruck
« …Au kommando d’Hersbruck, le four crématoire devint très rapidement inopérant, tant les cadavres de déportés s’amoncelaient dans le gel, certains jours plus de 300 !
SS et Kapos décidèrent d’incinérer les corps en pleine forêt, créant un crématorium « à ciel ouvert », dont les sinistres fumées envahissaient les alentours, rosissant le ciel au point de croire la forêt en feu…
Leur tâche accomplie, les déportés fossoyeurs contraints étaient abattus pour qu’ils ne puissent témoigner… »
Témoignage de Clément Meis
« Deuxième hiver à Flossenbûrg, la jambe gauche tuméfiée par les coups…après un énième interminable appel…l’infirmerie, il faut opérer le phlegmon…pas le temps d’endormir…le bistouri à vif, je m’évanouis.
Quelques jours de répit mais je risque l’amputation : cette fois-ci, anesthésié, je me réveille, je tâte…elle est toujours là.
Un mois plus tard, la jambe recouverte de bandelettes de papier et grâce à quelques cigarettes tendues au Kapo, nous voilà « à l’abri » dans la baraque du tissage de cordes. »
Souvenirs du pèlerinage
Récits des participants.
Nous avons réellement ouvert l'association vers l'extérieur. Et cette réussite vous revient grâce à votre investissement personnel pour faire vivre la mémoire de nos parents.
Compte rendu du pèlerinage
Nous n’avons probablement pas encore mesuré l’impact de ce pèlerinage, pour notre association. Il a été une réussite en nombre d’inscriptions, il a été une réussite en intensité émotionnelle, il a été une réussite en échanges entre les participants, il a été une réussite en échanges entre les générations, il a été une réussite en échanges avec nos amis allemands, il a été une réussite dans les échanges avec les participants de l’amicale des tatoués… , et probablement que j’en oublie dans cette énumération surtout que nous n’avions pas 1 groupe, mais des groupes qui devaient se rejoindre au bon endroit et au bon moment. Nous avons réellement ouvert l’association vers l’extérieur. Et cette réussite vous revient grâce à votre investissement personnel pour faire vivre la mémoire de nos parents.
- Merci à Brigitte Malahel pour tout le travail de secrétariat et de contact avec les adhérents !
- Merci à Véronique Riou dont le perfectionnisme qui l’habite a dû souffrir lors des quelques « hic » d’organisation !
- Merci à Sylvie Moor pour sa réactivité dans les réglages journaliers nécessaires avec un tel groupe !
- Merci à Jean Marc de veiller au bien-être du président et de recueillir les dossiers qu’il sème derrière lui et merci à lui pour avoir pris la main lorsqu’il se perd dans la forêt d’Hersbrück !
- Merci à Odile et à son fidèle « pégase » pour son éternel bonne humeur !
- Un énorme merci à Thierry Hubert pour avoir sorti un plan B suite à l’annulation de la retransmission en direct, de la messe à la chapelle du camp !
Encore une fois UN GRAND MERCI A TOUS et bon vent !
Nous espérons de tout cœur ne pas être les derniers à perpétuer ces hommages et mettons tous nos espoirs dans cette nouvelle génération pour assurer une digne relève.
23 avril 1945 – 27 avril 2025 : les commémorations de nos amis belges
Flossenbürg, ce camp méconnu, à 10 km de la frontière tchèque, répertorie 1693 Belges « assassinés ». Un nombre qui semble bien ridicule ! Mais il s’agit ici d’un enregistrement qu’on ne peut en aucun cas qualifier de correct face à la réalité. La réalité, la vie réelle dans ce camp où chaque jour il fallait se battre pour survivre ne peut être décrite et encore moins comprise.
Comme chaque année et ce depuis 1995, nous avons accompagné Solange Dekeyser à Flossenbürg pour célébrer le 80ème anniversaire de sa libération. Son papa, Charles Dekeyser y fut interné pendant 13 mois avant d’être transféré au camp de concentration de Sachsenhausen, près de Berlin. Malgré leur âge avancé, encore 7 Anciens étaient présents. Nous étions un groupe de 35 personnes issus de la Province de Liège pour lequel le « Devoir de Mémoire » fait partie de l’ADN.
Vendredi matin, nous avons fait la visite du camp, des musées et de la carrière. Par contrat signé le 02 décembre 2024, celle-ci se retrouve enfin annexée au camp. Cette « maudite » carrière comme l’appelait Charles, où tant d’hommes ont été torturés et mis à mort comme du bétail. Samedi nous avons visité la ville de Weiden car dans toute organisation de ce genre, pour sa survie, il faut y incorporer une pause.
Dimanche, journée de commémoration, débuta par une messe dans le camp et la cérémonie à 14H en présence de plus de 700 personnes. Chaque année le même programme mais tout aussi rempli d’émotions, de rencontres, de découvertes, d’échanges, de prières, de rires, de larmes, bref tout ce que le « Devoir de Mémoire » apporte comme enrichissement.
En date du 10 mai 2025 nous avons refait le voyage en voiture pour soutenir nos amis français. Nous avons servi de guide à leur pèlerinage de 80 personnes dont 20 étudiants. Le groupe du président Denis Meis était accompagné du Père Thierry Hubert célèbre par « Le Jour du Seigneur » (TF1). Là encore, de précieux moments partagés avec des familles et proches d’anciens prisonniers et surtout avec les jeunes. Nous espérons de tout cœur ne pas être les derniers à perpétuer ces hommages et mettons tous nos espoirs dans cette nouvelle génération pour assurer une digne relève. Voir les liens :
C'est ici que j'ai déposé quelques fleurs afin d'honorer mon oncle Vaclav mort à l'âge de 28 ans et tous ces anonymes dont la vie a été cruellement écourtée.
Pèlerinage à Flossenbürg et Saal-an-der-Donau
Ce pèlerinage marquant les 80 ans de la libération du camp de Flossenbürg aura suscité des émotions très fortes. Eliott 12 ans mon petit-fils le plus jeune de tous les pèlerins a été félicité de sa participation. Il a été surpris par l’ampleur du camp. Les photos des corps faméliques bien que déjà vus lors de son programme scolaire auront attiré toute son attention et l’auront interloqué.
Pour moi il était impensable de ne pas pousser notre pérégrination jusqu’à Saal-an-der-Donau dans ce petit camp où mon oncle a perdu la vie il y a 80 ans.
Saal est situé sur les rives du Danube à 120 kilomètres du camp central de Flossenbürg. Des panneaux d’affichage en allemand et en anglais fournissent des informations jusqu’à l’ancien crématorium. Saal était idéalement situé! Une gare pour le transport et une colline pour la création d’ateliers souterrains à l’épreuve des bombes. Les travailleurs forcés creusaient et logeaient dans ces cavités. On imagine les conditions de travail et de vie désastreuses. Un grand nombre moururent de dysenterie, de typhus et aussi d’exécution. Les rescapés qui sont passés par d’autres camps disent qu’ils n’ont jamais connu de conditions aussi inhumaines que dans le camp de Saal, où que ce soit ailleurs!.
Certains d’entre eux n’avaient rien mangé depuis des jours. Chaque prisonnier recevait un quart de pain par jour. Parfois ils ne recevaient rien. Et lorsque le pain était enfin distribué certains mouraient des suites de difficultés d’ingestion.
Si l’absence de vestiges visibles est flagrant, ce chemin commémoratif de l’ancien camp de concentration de Saal a le mérite d’exister et donc de ne pas oublier nos déportés et les atrocités commises par les nazis. Seul bémol, aucun nom ni aucun parcours individuel des victimes ne sont mentionnés. Une stèle de granit symbolise l’emplacement du camp. C’est ici que j’ai déposé quelques fleurs afin d’honorer mon oncle Vaclav mort à l’âge de 28 ans et tous ces anonymes dont la vie a été cruellement écourtée.
Je m'attendais à un relatif anonymat — il y avait eu tellement de personnes passées par ces lieux — mais pas à retrouver l'ombre de mon père partout.
Sur les pas de Roger
Retrouver Flossenbürg, le camp où mon père, Roger Caillé, a été déporté. Et surtout Hersbruck, son kommando si meurtrier. Je n’avais jamais été en pèlerinage à Flossenbürg. Pourtant, mon père était un habitué des déplacements organisés par l’association. Il appréciait ces moments pour retrouver ces lieux de souffrance et ses camarades de détention ou leurs descendants. Mais sa motivation principale était de témoigner et de pouvoir emmener avec lui ses petits-enfants. Il préférait de loin conter de son histoire sur place plutôt que dans le confort de sa maison.
Un pèlerinage aussi surprenant qu’émouvant
L’occasion de participer au pèlerinage cette année était une occasion que je ne voulais absolument pas manquer. Durant le séjour, j’ai été d’étonnement en étonnement. À chaque étape du parcours organisé, mon père était présent : avec les témoignages et les écrits de l’association allemande de sauvegarde d’Hersbruck ou ceux cités par les lycéens de Rennes… ; dans les lieux comme le musée de Flossenbürg où un classeur (sur 7 représentants les déportés français) sur Roger Caillé ; où sa voix pouvait être entendue sur une borne audio… ; dans un lieu d’exposition entre mémoire et art contemporain où une carte tirée à des centaines d’exemplaires, reprenait une citation attribué à mon père…
Je m’attendais à un relatif anonymat – il y avait eu tellement de personnes passées par ces lieux – mais pas à retrouver l’ombre de mon père partout. Absolument pas. Forcément, les émotions étaient fortes et les larmes jamais très loin.
Pour que le pèlerinage soit une totale réussite (et il l’a été sur tous les plans !), la communauté d’esprit entre les pèlerins était de mise. Il faut citer les échanges, les soutiens, les amitiés naissantes… qui font d’un événement, des souvenirs à jamais marqués.
J'ai perçu avec plus d'acuité combien nous étions redevables à tous ceux qui, au nom de la défense de leurs valeurs, avaient risqué leur vie quitte à la perdre.
Témoignage d’Anne Douchet Siméoni
Cette année, j’ai rejoint le pèlerinage in- extremis car la providence m’a fait ouvrir une page de la revue « le Jour du Seigneur » au mois de mars alors que je me déplaçais au domicile de ma mère récemment décédée le 01/08/2025. Ma mère était la fille aînée d’Achille Carreaux mort à Flossenbürg le 04/04/1945.
J’étais déjà allée à trois reprises à Flossenbürg, mais cette fois-ci marquait un temps particulier dans mon existence, car c’était la première fois que je m’y rendais seule.
Je garde des pèlerinages auxquels j’ai participé antérieurement un souvenir très sombre.
Comme l’a dit le frère Thierry Hubert : « nous portons nos victimes » et effectivement les conjoints et les enfants des disparus dans les camps ont porté le souvenir qui d’un mari ou d’une épouse, qui d’un père, qui d’un oncle…. Souvenir d’autant plus douloureux que le deuil avait été difficile à faire dans bien des familles quand, dans les suites d’une brutale séparation, les corps étaient disparus et quand aucun rituel de funérailles n’avait entouré les adieux à la personne aimée.
Dans notre famille, mon frère et moi-même avons vécu cette difficulté de partager le chagrin de notre mère, nous avons porté avec elle la mémoire de mon grand-père que nous n’avons connu qu’au travers des récits qui nous en étaient faits.
Cette année, est-ce avec l’aide de la météo clémente qui nous a accompagnés, est-ce avec l’âge qui rend moins vulnérable face aux émotions, même si celles-ci restent présentes en particulier lors de l’appel aux morts mais aussi lors de la cérémonie religieuse, est-ce grâce au petit groupe chaleureux que nous avons formé avec Françoise, Maité et François et Françoise Semper, j’ai ressenti moins de tristesse et j’ai perçu avec plus d’acuité combien nous étions redevables à tous ceux qui, au nom de la défense de leurs valeurs, avaient risqué leur vie quitte à la perdre pour que nous puissions vivre exempts du joug d’un totalitarisme monstrueux.
Lors des pèlerinages précédents, ma grand-mère et ma mère avaient toujours privilégié les circuits les plus courts et je n’avais pas eu l’occasion de visiter de Kommando dépendant de Flossenbürg.
La visite des différents lieux de mémoire du Kommando de Hersbruck fut donc une découverte.
A Hersbruck, l’on ne peut qu’être frappé par la puissance dégagée par la sculpture monumentale de Vittore Bocchetta « 1944-1945 sans nom » Illustrant tant l’épuisement des déportés condamnés à creuser les tunnels pour l’industrie de l’armement que la volonté de destruction psychique exercée par les nazis sur leurs victimes, manifestée par la suppression de leur identité, leur nom disparaissant derrière un matricule hors sens.
À Hersbruck, il n’y a pas de pyramide des cendres, mais il y a ce lieu de mémoire dans la forêt où une flamme de pierre vient rappeler qu’en ce lieu d’horreur ont été brûlés les corps des morts du Kommando d’Hersbruck. C’est un lieu de mémoire entretenu et où des étudiants ont érigé des photos portant les noms de disparus en ce lieu ; y aller en tant que groupe guidé par les accompagnateurs a été relativement simple mais je me suis fait la réflexion que je ne saurais pas y retourner seule par mes propres moyens.
Dépendant du camp de Hersbruck, il ne reste accessible qu’un seul des tunnels de Happurg destinés à abriter les usines d’armement à l’abri des bombardements et l’accès de ce tunnel est fermé pour des raisons de sécurité. Néanmoins, l’intérêt de pouvoir accéder à ce lieu à pied permet de se faire une idée de la difficulté que pouvait représenter le parcours de ce chemin escarpé et pentu que devaient parcourir les déportés quelle que soit la météo…
Et puis il y a eu le camp de Flossenbürg où plus aucune baraque n’occupe l’espace du camp qui est désormais désert mis à part les 2 musées.
L’un des musées est construit sur les lieux « d’accueil » des déportés avec les salles dédiées à leur tonte et aux douches. Ces endroits ont beaucoup changé m’a-t-il semblé. J’en avais conservé un souvenir plus sombre et triste, l’aménagement « très propre » qui en a été fait rend cette visite moins impressionnante que ce que j’ai pu ressentir auparavant.
Cela dit restent les photographies et l’exposition des différents objets qui rappellent l’aspect épouvantable du camp. Il y a aussi la carrière que l’on ne peut que contempler derrière une balustrade et qui est désormais inaccessible; lors des visites précédentes je pouvais fouler aux pieds les morceaux de granit; je me souviens avoir marché là avec ma grand-mère et une autre parente de déporté très âgée qui disait ; « je ne sais pas ce qui me pousse à venir ». Que de souvenirs….
Enfin, l’agencement de la Vallée de la Mort, avec à une extrémité le four crématoire, puis les différentes stèles des diverses nations autour de la pyramide des cendres, autorise de façon appropriée la cérémonie mémorielle qui restaure à tous ces déportés leur honneur en les appelant solennellement par leurs noms dans un cadre très digne.
La chapelle surplombe cette vallée. Comme l’a dit la guide Sonia dans un reportage télévisé, l’on peut imaginer que les âmes des défunts s’envolent en passant par ce lieu de culte et j’ai trouvé magnifiques les vitraux et blasons illustrant la présence des différentes nations. Cette beauté contribue à mettre un peu de baume au cœur forcément ému dans ces circonstances.
En conclusion, je dirai que quand bien même l’agencement du site est fait pour rendre la visite moins traumatisante, la fonction mémorielle du lieu est bien présente fusse par son vide même et que cela est une dimension essentielle pour lutter contre le négationnisme.
La présence des élèves de la classe du lycée de Rennes, avec parmi eux celle qui a été classée première au concours sur la Résistance en Bretagne, m’a fait souhaiter que les copies des lauréats de ces élèves soient accessibles à la lecture des membres des associations mémorielles et que pour le futur, à défaut de pouvoir faire visiter ces lieux à tous les élèves de l’éducation nationale, les lectures des livres d’auteurs comme Primo Levi ou Jorge Semprun soient privilégiées parmi les programmes de littérature ou de philosophie des enseignements de la troisième à la terminale. Merci pour votre lecture.
Au retour nous nous sommes dit qu'il fallait entretenir la mémoire en y amenant nos enfants qui d'ailleurs le souhaitent beaucoup.
Témoignage de Jean-François et Laurence Colmet Daage
Pour ma part je n’étais pas revenu à Flossenbürg depuis Juillet 1968 emmené avec mes frères et sœur ( Bernadette Neveu) et par notre grand-mère Madame Jean Hoppenot. Pour mon épouse Laurence c’était la première fois. Nous avons été très émus par ce voyage, les souvenirs certes douloureux, les échanges avec toutes les familles de déportés, par cette ambiance si fraternelle.
Organisation parfaite, des guides allemands très intéressants, que ce soit à Nuremberg, Hersbruck ou Flossenbürg. Nous avons été très touchés par la messe célébrée par le frère Thierry Hubert, dans ce lieu marqué de tant de souffrances et cette lecture en musique des poèmes de Robert Desnos. Au retour nous nous sommes dit qu’il fallait entretenir la mémoire en y amenant nos enfants qui d’ailleurs le souhaitent beaucoup. Merci à toutes et tous les organisateurs de ce pèlerinage très réussi.
Nous n'étions plus des élèves en voyage scolaire. Nous étions les relais d'une mémoire fragile, les passeurs d'un récit que le temps menace d'effacer.
Séjour mémoriel en Allemagne et à Verdun, 8-12 mai 2025
Il est des voyages que l’on fait pour découvrir, d’autres pour comprendre. Celui que j’ai vécu il y a quelques semaines, du 8 au 12 mai, n’a pas été un simple déplacement d’élève curieux, encore moins une excursion scolaire banale. Ce fut un voyage où j’ai redécouvert l’un des passés de l’humanité – un voyage au plus près de son effondrement. De Strasbourg à Verdun, en passant par Nuremberg, Hersbruck et Flossenbürg, j’ai traversé l’histoire en regardant droit dans les yeux ce qu’elle a de plus sombre. Et j’en suis revenu changé. Dès le départ, je savais que ce séjour serait intense. Mais je n’imaginais pas à quel point il me toucherait personnellement, au-delà du savoir. Ce que j’ai vu, entendu, et ressenti, continue de résonner en moi. J’ai compris que la mémoire n’est pas une tâche que l’on se donne, mais un devoir qui s’impose, une dette morale à l’égard de ceux qui ont vécu l’irreprésentable.
Une rencontre avec Janine Elkouby
Le premier jour de notre voyage, à Strasbourg, nous avons rencontré une femme du nom de Janine Elkouby. Cette femme, juive, agrégée en lettres classiques a été par le passée et est encore très engagée dans le dialogue interreligieux, et lutte en faveur du rôle des femmes dans le judaïsme. Elle est également spécialiste de l’histoire des juifs, notamment en Alsace mais aussi dans toute l’Europe. Nous l’avons écoutée avec beaucoup d’intérêt nous parler de l’antisémitisme dans l’histoire, des pogroms du Moyen-Age à la Shoah, ainsi que de sa remontée récente. Elle nous a expliqué comment les juifs d’Alsace ont été pourchassés, exclus, trahis : un peuple bouc-émissaire jugé coupable au nom de tous les autres. Mais elle a aussi insisté sur la résilience, sur le fait que transmettre, raconter, enseigner, était devenu pour elle un acte de résistance. Sa parole m’a impressionné. Elle nous a rappelé que la haine n’a pas disparu. Aujourd’hui encore, l’antisémitisme ébranle le monde, et les débats sur le conflit entre le Hamas et Israël le révèlent. Cette rencontre nous a apporté un éclairage brillant, avec un point de vue précieux d’une femme juive érudite et spécialiste de la manière dont les Juifs ont été traités dans l’histoire. Ce moment a constitué comme une introduction dans notre itinérance mémorielle, et m’a assurément permi d’avoir en moi toutes les réflexions évoquées dans la suite de cet écrit.
Hersbruck : là où il ne reste rien
Parmi tous les lieux traversés, Hersbruck m’a sans doute le plus marqué. Non pas parce qu’il était spectaculaire – bien au contraire. C’est justement cela qui m’a frappé : il n’y a presque rien à voir. À part quelques panneaux, une stèle un peu perdue et une statue commémorative, entre un lotissement de maisons et un terrain vague clôturé, rien n’attire l’attention. Pourtant, ce lieu a vu passer environ 10 000 déportés entre avril 1944 et avril 1945. Plus de 4 000 y sont morts. À Hersbruck, les prisonniers travaillaient dans des conditions effroyables à la construction du Doggerstollen. Ce tunnel, creusé dans la roche par des prisonniers exténués, devait abriter des usines d’armement souterraines, censées mettre le Reich à l’abri des bombardements alliés. Le projet était si ambitieux qu’il en est resté inachevé. Aujourd’hui, les cinq kilomètres de galeries sont condamnés, inaccessibles,
mais visibles depuis l’extérieur. Des arbres poussent autour de l’entrée, perdue en pleine nature. A peine une plaque commémorative informe les randonneurs du sinistre passé de l’endroit. Mais ce lieu est un tombeau. Des centaines de prisonniers y sont morts à la tâche, les poumons brûlés par la poussière, les os broyés sous les charges. Et quand on regarde autour, il n’y a aucune trace de tout cela. Pas de mémorial, pas d’explication. Juste un tunnel abandonné, oublié par tous.
Une ancienne piscine municipale, désaffectée depuis des décennies, borde encore le terrain de l’ancien camp d’Hersbruck. Il y a 85 ans, les baigneurs civils y avaient une vue directe sur la cour d’appel. Pourtant, à la libération ils s’empressèrent d’affirmer qu’ils “ne savaient pas” ce qui s’était passé. Les prisonniers souffraient de la fatigue, du froid, de la faim, de la violence exercée contre eux, sous les regards de n’importe qui, et personne ne faisait rien. “Les gens ne savaient pas”, “les gens ne pouvaient pas savoir”. Quelle sinistre contradiction… Des milliers de prisonniers ont souffert, vécu dans l’humiliation la plus totale et dans la déshumanisation absolue, de nombreux en sont morts, tout cela pour un tunnel qui n’aura jamais servi à rien, tout cela pour châtier et torturer des innocents.
Ce qui m’a profondément choqué, ce n’est pas seulement la violence historique des faits, mais l’absence de trace. L’effacement. Le fait que la mémoire semble avoir été recouverte, comme si l’on voulait passer à autre chose. Au lendemain de la chute du Reich, le terrain du camp a été revendu à un promoteur immobilier pour y loger des vétérans de guerre. On aurait voulu, au minimum, un lieu de mémoire digne, une visibilité, une reconnaissance, à l’époque, mais aussi et surtout aujourd’hui. Au lieu de cela, les souvenirs de ceux qui sont morts là semblent relégués à la marge.
Un contraste m’a bouleversé. Je me suis demandé pourquoi, à trente kilomètres à peine, à Nuremberg, le Reichsparteitagsgelände, un immense complexe construit pour glorifier le nazisme, est aujourd’hui un site parfaitement entretenu à coups de millions d’euros. Là-bas, on rénove les murs où Hitler exaltait sa haine, à travers ses discours qui enflammaient les foules par les flammes du nazisme. Ici, à Hersbruck, on laisse à peine deviner ce qui s’y est passé. Pourquoi l’Allemagne consacre-t-elle autant d’efforts à préserver l’architecture de la propagande, quand la mémoire des victimes s’efface sous les lotissements ? Cette injustice m’a dérouté. Pourquoi ce soin pour les lieux du pouvoir, et si peu pour ceux de la souffrance ? N’y a-t-il pas un paradoxe, voire un danger, à maintenir vivantes les pierres du totalitarisme, alors que l’herbe pousse sur les fosses communes ? Car il ne s’agit pas seulement de bâtiments, mais de ce qu’on décide de transmettre. De ce qu’on choisit de ne pas oublier.
Flossenbürg, une atmosphère glaciale
C’est à Flossenbürg que le poids de la mémoire est devenu le plus lourd. Un camp principal, dont Hersbruck n’était qu’un satellite, qui a accueilli près de 100 000 prisonniers, et où plus de 30 000 ont trouvé la mort. Contrairement à Hersbruck, Flossenbürg possède aujourd’hui plusieurs bâtiments reconstruits ou d’époque, transformés en musée et en centre de documentation. Le lieu est sobre, épuré, mais terriblement fort. J’ai vu le four crématoire, l’infirmerie, le cachot, le terrain d’appel. Le froid semblait s’être imprimé dans les murs, même sous le beau soleil d’un mois de mai.
Ce qui a rendu cette visite encore plus bouleversante, c’est la présence à nos côtés de l’Association des Déportés et Familles de disparus du camp de concentration de Flossenbürg et Kommandos. Ils étaient une soixantaine : des enfants, neveux, nièces ou encore petits-enfants de déportés, aujourd’hui pour la plupart septuagénaires ou octogénaires. La doyenne avait 99 ans. Nous avons marché, mangé, et longuement échangé entre nous. Et surtout, nous avons vécu ensemble, à plusieurs reprises, des cérémonies de commémorations. Le 11 mai matin, une cérémonie s’est tenue devant une pyramide de cendres sur laquelle je reviendrai plus tard. Deux camarades ont lu un texte solennel, au nom de notre classe et au nom de la jeunesse. Lors d’une autre cérémonie, moi aussi j’ai lu un témoignage. Chacun des 16 élèves de mon groupe a participé, au moins une fois, aux cérémonies. Après la première cérémonie que nous avions eu, une dame s’était approchée de ma camarade qui avait lu un témoignage pour lui dire : “Ce sont les mots de mon père que vous avez lus. Merci beaucoup.” À ce moment-là, j’ai compris que nous n’étions plus des élèves en voyage scolaire. Nous étions les relais d’une mémoire fragile, les passeurs d’un récit que le temps menace d’effacer. Et pour ces personnes, pour les descendants des victimes, c’est une souffrance de voir ce flambeau qui compte tant pour eux et pour leurs ancêtres s’éteindre peu à peu, année après année. Ils nous ont indiqué, plusieurs fois, combien ils étaient heureux d’être entourés de jeunes pour qui tout cela compte encore.
Des histoires de silence
Au fil des échanges avec les membres de l’association, un mot revenait sans cesse : le silence. Ce silence des déportés revenus vivants, qui n’ont rien dit, pendant des années. Le silence dans les familles, les non-dits, les regards fuyants quand on posait une question. Une femme nous a raconté comment, enfant, elle avait toujours senti « qu’il y avait un quelque chose », sans jamais savoir vraiment quoi. Ce n’est que bien tard qu’elle a découvert ce que son père avait vécu lors de la Guerre.
La plupart des membres de l’association ayant dans leur famille un rescapé me disaient que, après être revenus des camps, ces rescapés n’ont jamais parlé de ce qu’ils avaient vécu, affirmant que personne ne les croirait, qu’ils avaient oublié, que ça n’intéressait personne. Et que ceux qui avaient fini par en parler ne l’avaient fait que quelques années, voire quelques mois seulement, avant leur mort.
Il y avait aussi cette autre femme, nièce d’un prêtre qui tenait une école pour cacher des juifs et des réfractaires au STO dans la vallée du Drac, dans les Alpes. Il se trouve que c’est un endroit que je connais bien, j’y vais tous les ans depuis toujours. Ce prêtre a été dénoncé par un civil à la Gestapo, passé par Compiègne plus d’un an, déporté par erreur à Auschwitz puis renvoyé à Flossenbürg. Il a survécu. Elle se souvient encore parfaitement de ce qu’il était lors de son retour : un homme à peine vivant, la peau sur les os, vidé de toute énergie. Ce récit m’a bouleversé. Parce qu’il rendait tout cela concret, humain, proche. Comme s’il me disait : « Ce n’est pas une histoire d’autrefois. C’est notre histoire. Et elle me concerne, moi aussi. »
Je me suis demandé ce que pensaient à l’époque, ce que pensent aujourd’hui les habitants de Flossenbürg de tout cela. Savaient-ils ce qui se passait ? S’en souviennent-ils aujourd’hui ? Certains, à l’époque, ont dit ne rien avoir vu. L’un des membres de
l’association, qui était venu ici en quête de vérité sur le passé de son père, avait interrogé à l’époque le prêtre de la ville. Il lui avait répondu : “’il n’y a jamais eu de camp ici”. J’ai repensé à la piscine d’Hersbruck. Peut-on vraiment ne pas savoir, lorsque les cris, l’odeur, les convois, les cadavres sont là, si proches ? Peut-être que ce n’est pas l’ignorance, mais le refus de savoir qui rend tout cela possible. Peut-être que ces gens ont refoulé ce souvenir, plein de honte et de culpabilité, pour s’en protéger. Et c’est là que j’ai compris l’importance vitale de ce voyage. Se rappeler.
À Flossenbürg, les espaces mémoriels sont organisés avec sobriété et respect. Mais certaines scènes restent insoutenables. Le four crématoire est encore là. Juste à côté, une table d’opération, où les corps étaient vidés de leurs organes pour qu’ils brûlent avec plus d’efficacité. Une pyramide de cendres recouvre les restes incinérés de milliers de victimes. Juste au-dessus, sous un terrain plein de verdure et à l’ambiance paisible, règne un grand silence. Pourtant, il s’y trouve une fosse commune ouverte par les Américains à la libération du camp. Des centaines de corps y furent jetés, tous ceux qui jonchaient dans le camp et dans ses alentours, suite à l’évacuation vers Dachau et aux marches de la mort. Le contraste entre le paysage bucolique et l’horreur du passé est vertigineux.
Verdun : un autre temps, une autre guerre ; la même absurdité
Sur le chemin du retour, nous avons fait halte à Verdun, haut lieu de la Première Guerre mondiale. L’ossuaire de Douaumont, les tranchées, les tombes à perte de vue… Tout cela formait un décor impressionnant. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est l’accumulation. La démesure. On dit parfois que les chiffres ne disent rien. Mais là, ils criaient. Des centaines de milliers de morts pour quelques collines. Des millions d’obus pour quelques mètres gagnés. Et au fond, le même effondrement de l’humanité que dans les camps. La même incapacité à voir l’autre comme un frère. Devant la statue d’André Maginot, j’ai pensé à cette génération sacrifiée. Et je me suis dit que l’Europe s’est bâtie sur leurs tombes, mais que c’est à nous de la défendre par la mémoire.
Et maintenant ?
Depuis ce voyage, je ne regarde plus tout à fait l’Histoire de la même manière. Elle n’est pas une suite de dates ou de grands événements, elle ne se résume pas à des images, des textes ou des cartes projetées sur un tableau d’école. Elle est faite de visages, de douleurs, de silences. Elle est partout. Dans les villes où nous vivons. Dans les familles. Dans les mots qu’on choisit. Dans ceux qu’on évite.
Ce voyage m’a appris que la mémoire n’est pas un fardeau du passé. C’est un engagement pour le présent. Ce que j’ai vu, ce que j’ai ressenti, je le porterai avec moi. Non comme un poids, mais comme une responsabilité. Transmettre. Témoigner. Refuser l’indifférence. Dénoncer les discriminations. M’opposer, toujours, à ceux qui banalisent la haine ou ricanent face à l’Histoire. Parfois, souvent même, on dit : « Plus jamais ça ». Mais ce n’est pas un slogan. C’est un défi. Et ce défi, c’est à nous, les jeunes, de le relever. C’est à moi, désormais, de le relever.
Reportage réalisé par France Télévisions.
Une équipe de France 2 a couvert la commémoration des 80 ans de la libération du camp de Flossenbürg.
Contexte
La messe inter-religieuse dans la chapelle du camp, prévue pour l’émission « Le Jour du Seigneur » sur TF1, a été annulée suite à l’élection du nouveau Pape.
Une équipe de France 2 a finalement couvert l’événement et réalisé ce reportage sur la commémoration.